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1 janvier 2026mode

Is Fashion Out of Touch ?

La mode était-elle déjà « out of touch » dans les années 1990 ? Ce que Vogue révélait avant l’ère de l’instantané

Is Fashion Out of Touch ?

En janvier 1995, Vogue US pose une question qui, rétrospectivement, semble presque prophétique : Is fashion out of touch?

Pour y répondre, le magazine donne la parole à neuf créateurs internationaux : Karl Lagerfeld, Donna Karan, John Galliano, Bill Blass, Jean Paul Gaultier, Anna Sui, Miuccia Prada, Michael Kors et Norma Kamali ; soit neuf figures majeures d’un système de la mode alors en pleine mutation.

Loin d’un simple exercice journalistique, cet article constitue aujourd’hui une source précieuse pour comprendre les bouleversements structurels qui traversent la mode au début des années 1990. Accélération médiatique, éclatement esthétique, fragmentation du marché et redéfinition du lien entre créateurs et consommateurs : autant de dynamiques qui annoncent, bien avant l’ère des réseaux sociaux, les tensions contemporaines du système mode. Plus qu’une industrie « déconnectée », c’est une mode en recomposition que révèle ce numéro de Vogue.

Les années 1990, une période charnière pour le langage de la mode :

La diversité des créateurs interrogés reflète un paysage esthétique profondément hétérogène. Il ne s’agit plus d’une succession lisible de tendances dominantes, mais d’une coexistence de propositions parfois contradictoires, caractéristique d’un régime esthétique que l’on peut qualifier de postmoderne. Dès les années 1980, l’idée d’un langage stylistique unifié commence à se dissoudre, laissant place à une circulation libre des formes, des références et des temporalités.

Dans ce contexte, le rapport au passé se transforme radicalement. Il ne constitue plus un modèle normatif à imiter, mais un réservoir de signes, de techniques et d’images disponibles. John Galliano incarne parfaitement cette posture lorsqu’il revendique la nécessité d’apprendre du passé afin de s’en servir comme d’un tremplin vers l’avenir. Face aux critiques qui questionnent la contemporanéité de références visuelles empruntées aux photographies d’Irving Penn des années 1950, Galliano défend la modernité intrinsèque de ses vêtements : légèreté, fluidité, absence de contrainte.

Cette distinction entre l’esthétique de la présentation et la matérialité du vêtement est essentielle. Elle révèle un processus créatif où la citation historique ne détermine ni la fonction ni l’usage de l’objet. Les références ne sont ni hiérarchisées ni chargées de nostalgie : elles circulent librement dans un champ culturel éclaté. La mode des années 1990 devient ainsi un espace de confrontation plutôt que de consensus, où coexistent différentes générations, traditions et visions du vêtement.

L’instantanéité, une fracture entre image et vêtement :

Parmi les transformations majeures évoquées dans l’article de Vogue, l’émergence de l’instantanéité médiatique occupe une place centrale. La diffusion télévisée des défilés le soir même de leur présentation bouleverse la temporalité traditionnelle de la mode. Interrogé sur ses effets, Karl Lagerfeld pointe un décalage structurel entre visibilité et accessibilité : ce que le public voit immédiatement sur les podiums ne sera disponible en boutique que plusieurs mois plus tard. Lorsque les vêtements arrivent enfin en magasin, l’attention médiatique s’est déjà déplacée ailleurs.

Ce décalage n’est pas nouveau, mais il se trouve amplifié par l’accélération du système médiatique. Déjà, dans les années 1960, Roland Barthes analysait l’autonomie du « vêtement écrit » par rapport au vêtement réel. Trente ans plus tard, cette grille de lecture peut être étendue au vêtement médiatisé : images, discours et objets matériels évoluent selon des logiques parallèles, rarement synchronisées. L’instantanéité de la diffusion accentue cette dissociation, créant une confusion pour le consommateur, désormais exposé à des images de mode détachées de toute possibilité immédiate d’appropriation.

Donna Karan pousse la critique plus loin en remettant en question le rôle même des défilés spectaculaires. Selon elle, l’attention excessive portée aux podiums participe à la déconnexion du système. Elle envisage alors un retour à des présentations plus confidentielles, destinées avant tout aux acheteurs, dans une tentative de réarticuler création, diffusion et consommation. Cette position s’inscrit aussi dans un contexte économique précis : l’essor des lignes secondaires, comme DKNY, qui génèrent une part considérable du chiffre d’affaires des maisons, au détriment des collections plus exclusives.

Avec le recul, cette réflexion apparaît étonnamment contemporaine. Vingt ans plus tard, le modèle du see now, buy now se présentera comme une réponse directe à ce problème de synchronisation. Pourtant, cette solution ne fait pas l’unanimité, notamment dans le secteur du luxe, où le décalage temporel continue d’être défendu comme un élément constitutif du désir et du rêve.

Un marché fragmenté, entre adaptation et tension :

L’article de Vogue met également en lumière une fragmentation croissante du marché de l’habillement. Le modèle unifié, longtemps structuré autour de la Haute Couture, cède la place à un système segmenté, composé de gammes de prix, de lignes secondaires, d’outlets et de circuits de distribution alternatifs. Cette polarisation extrême s’accompagne de l’effacement progressif d’un segment intermédiaire autrefois central.

Si certains créateurs perçoivent cette fragmentation comme une menace, Donna Karan adopte une lecture pragmatique. Elle souligne l’existence d’un marché réel pour des vêtements plus accessibles, rappelant que le prix est devenu une contrainte déterminante pour les consommatrices. Les outlets, souvent perçus comme périphériques, apparaissent alors comme des outils essentiels de gestion du risque financier, dans une industrie où les investissements en amont sont considérables.

Ces observations rejoignent les analyses de Gilles Lipovetsky, qui note dès la fin des années 1980 la baisse constante de la part de l’habillement dans les budgets familiaux des pays occidentaux, malgré la croissance globale de l’industrie de la mode. La disparition du sur-mesure, la diversification des gammes et la baisse du prix relatif des vêtements ont profondément modifié les habitudes de consommation.

Les économistes Christian Barrère et Walter Santagata décriront plus tard ce basculement comme le passage d’un marché « stratifié » à un « marché de mosaïques ». La mode n’est plus organisée autour d’une hiérarchie stable, mais d’une segmentation mouvante, où le prêt-à-porter domine et redéfinit sa relation à la Haute Couture. La fragmentation ne traduit donc pas un affaiblissement du système, mais son adaptation à une pluralité de demandes sociales, culturelles et économiques.

Le vêtement comme projection identitaire :

Au-delà des mutations structurelles, les propos recueillis par Vogue révèlent une conception profondément psychologique de la mode. Le vêtement n’est plus seulement une question d’apparence, mais un médium de projection identitaire, dans un contexte où les repères symboliques se fragmentent.

Karl Lagerfeld illustre cette dimension projective à travers l’exemple du logo : un même vêtement, perçu différemment selon qu’il est ou non associé à une marque identifiable. Le logo devient alors un support d’identification sociale, un outil permettant au consommateur de se situer symboliquement. La réappropriation massive des codes et emblèmes de Chanel dans les années 1990 participe pleinement de cette logique, où le signe dépasse la matière.

Miuccia Prada va plus loin en soulignant le caractère profondément intime et irrationnel du goût vestimentaire. Selon elle, comprendre pourquoi une femme choisit un certain look relève presque de la psychanalyse. Le vêtement devient le lieu d’une projection personnelle que le créateur ne maîtrise jamais totalement. La mode ne dicte plus une identité, elle propose un ensemble de signes que chacun interprète, détourne et s’approprie.

Elizabeth Wilson a montré combien la mode fonctionne comme un système de communication complexe, articulant aspirations individuelles et cadres sociaux. Dans les années 1990, cette dimension apparaît avec une acuité particulière : la mode n’impose plus un idéal homogène, mais offre un champ d’expérimentation identitaire, révélateur des tensions entre désir de reconnaissance et affirmation de la singularité.

Une mode en dialogue permanent avec son époque :

Enfin, l’article de Vogue rappelle que la relation entre créateurs et consommateurs ne peut plus être pensée de manière verticale. La mode moderne repose sur un dialogue constant entre l’offre et la demande, entre projection symbolique et usages quotidiens. Norma Kamali associe ainsi l’esthétique décontractée des années 1990 aux mutations technologiques et culturelles plus larges, où confort et fonctionnalité redéfinissent les normes de l’élégance.

Karl Lagerfeld observe de son côté un assouplissement des codes vestimentaires dans le monde professionnel, permettant une plus grande liberté d’expression. Cette liberté nouvelle transforme aussi les attentes envers les créateurs, désormais contraints de suivre le rythme de ces évolutions sociales.

La mode apparaît alors comme un système d’images, de récits et de signes, dont la compréhension suppose une certaine familiarité avec sa dimension symbolique. Les magazines jouent ici un rôle central, non pas en dictant le goût, mais en nourrissant un imaginaire collectif capable de dépasser la seule fonction utilitaire du vêtement.

Relu aujourd’hui, cet article ne semble pas tant poser le diagnostic d’une mode déconnectée que révéler les symptômes d’un système en pleineison recomposition. Les tensions identifiées en 1995 (éclatement esthétique, accélération des temporalités, fragmentation du marché, complexification du rapport au consommateur) constituent les fondements mêmes de la mode contemporaine.

Les années 1990 apparaissent ainsi comme un moment charnière, où la mode prend conscience de ses propres contradictions. Plus qu’une crise, cette période marque l’entrée dans une modernité instable, où la mode cesse d’être un discours unifié pour devenir un espace de négociation permanente entre création, marché et identité. Une question toujours ouverte, dont l’écho n’a sans doute jamais été aussi fort qu’aujourd’hui.

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Mademoiselle C

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